Undercover, théâtres d’opérations

Matthias Bruggmann
17 janvier — 3 mars 2013

Avec les «théâtres d’opérations» (conflits armés, révolutions, catastrophes diverses), on entre dans des univers mouvants, aux frontières et aux enjeux incertains. La question du statut de ceux qui y évoluent pour en ramener des images, et par voie de conséquence de ces images elles-mêmes, ne relève donc pas au premier chef de l’esthétique. On serait tenté de parler plutôt de luttes de pouvoir, de territoires, de manipulations diverses, d'infiltration ou d’exfiltration, au cœur desquels il convient de trouver sa place, sa posture juste (et sûre), son éthique. tout cela en assumant un certain degré d’indétermination quant à la nature exacte de ce que l’on y fait, du sens et de la destination des images que l’on y produit.

Matthias Bruggmann fait des séjours plus ou moins longs sur certains de ces théâtres d’opérations (Irak, somalie, pays arabes, Haïti notamment). s’il ne travaille pas pour les médias, il en est néanmoins proche, et profite de cette proximité. Disons qu’il est compatible avec eux, et qu’il respecte le travail qu’ils effectuent. ses photographies, pourtant, ne ressemblent que super- ficiellement aux leurs. elles ne cherchent pas à saisir un instant ou un aspect décisifs d’une situation, une image qui la résume- rait et en deviendrait l’icône. ses images informent, à coup sûr, mais leur efficacité repose sur une forme de complexité à l’impact différé.

Certes une telle complexité n’est pas nécessairement absente des photographies de reportage réussies. mais ces dernières se rabattent souvent sur une lecture et des codes manifestes (combien de « pie- tas », de « madones », de « mater dolorosa », de portraits en gloire, directement inspirés de l’iconographie picturale religieuse occidentale...). ce ne sont pas non plus des images mises en scène ou reconstituées après coup, comme cela semble être le cas chez certains de ses collègues qui s’efforcent de se positionner comme « peintres d’histoire » plutôt que comme photographes. Le modèle qui sous-tend ce travail n’est pas le récit, qu’il soit celui d’une position marginale subie ou choisie (Karl de Kayser, Bruno Serralongue), ou celui d’une analyse qui déborde la situation locale (Allan Sekula). Le modèle sous-jacent au travail de Matthias Bruggmann serait plutôt celui du théâtre, dans ses diverses acceptions. Les situations photographiées tendent à s’organiser, spontanément ou pas, en « scènes » dans lesquelles les protagonistes semblent trouver (ou rechercher) leurs rôles et leurs places dans des jeux complexes de pouvoir. Parfois aussi, et il ne faut pas sous- estimer l’importance de cet aspect-là, nous avons affaire à des scènes vides sur lesquelles quelque chose est sur le point ou vient juste de se produire – temps faibles dont l’impatience journalistique s’accommode assez mal mais qui sont pourtant essentiels.

Il n’y a chez Matthias Bruggmann aucune grandiloquence, aucune « volonté d’art » immédiatement repérable (comme chez Luc Delahaye par exemple). On est ici dans un espace fluide où circulent les énergies en jeu dans une situation donnée. Rien ne détourne l’esprit d’une perception juste de la situation, jusque dans la part d’énigme qu’elle renferme. ces « scènes » ont en commun de nous donner un sens aigu du présent, et ce quelle que soit la date à laquelle elles ont été saisies. car elles ne dépendent pas d’une chronologie, leur temps n’est pas celui de l’événement ou du récit, mais celui du présent d’une situation, de sa configuration particulière.

Un mot sur l’aspect matériel des images de cette exposition : nous avons choisi de mêler tirages photographiques classiques avec encadrements, et tirages sur papier Blueback de formats variables directement collés au mur. La publication, quant à elle, a opté sur une qualité proche de celle de la presse (et pour la gratuité). ce sont donc trois états de l’image, parmi tous les possibles, qui sont conviés ici.

Régis Durand, commissaire de l’exposition